Etrange goût d’étrangeté
Makhlouf Boughareb est né en 1955 à Taourirt Mimoun Beni-Yenni en Kabylie- Algérie. Poète passionné de peinture, musique et langues.
Premier Prix Mouloud Mammeri, Poésie, décerné par la fédération des associations Amazigh (Berbères) et l’université de Tizi-Ouzou.
J’ai à connaître
Ces étranges goûts d’étrangeté,
Hors du temps,
Qui s’abîment
Je te le dis
Depuis que se sont arrondis les angles
De la fibule triangulaire
Que ne porte plus ma mère
J’ai à connaître des moussons
Larvées dans les vicissitudes
Les épitaphes et les effigies
Gravées dans le vent
Tous les anges pétrifiés
Les visages fripés
Et les tatouages
Et tous ces étranges goûts d’étrangeté
Hors du temps
Qui s’abîment
Depuis que se sont arrondis les angles
De la fibule d’argent
Que ne porte plus ma mère
Depuis qu’il n’y a plus fête
Depuis qu’elle n’est conviée à aucune
Cérémonie
Je te le dis
J’ai à connaître encore
Ces mortels goûts d’offrande
Imbriqués en bric-à-brac,
Dans un pouvoir d’étrangeté,
Qui te font mienne et prennent mon être
Quand toutes les énigmes te content à
L’oreille
Les nuits que déchiquettent les plaintes
Et par les matins qui te courtisent
Je te le dis
J’ai à connaître aussi
Ces nuits d’orage
Faites de sueurs de rames
De mouettes de vagues
Et d’odeurs de varechs
Point de sommeil
Point de colombes
Nous étions condamnés jusqu’à l’aube
Qui se meurt à nos pieds meurtris
À murmurer ton salut
Soudain, le soleil déchire le lointain
Nos yeux ahuris
Devant le premier envol de colibris
Je te le dis
J’ai à connaître
Tant de lumière
Qui nous effarouche
Quel dur métier
Que celui d’affronter ta tendresse
Et ton étrange goût d’offrande
Entêté en sa conquête
Dans un désir de paradoxe
Vaillamment, qui avance victorieux
Je te le dis
Tu pousses comme le lichen
Quelque chose survit en toi
Quelque chose de vrai
De vain
De venimeux
Renonce à ta vie de poème
Incongru séditieux
Dans le fil blanc du rasoir
Quand te ravissent les matins frileux
Et t’expulsent hors de ta mansarde
Cherche dans le giron de tes girondes éplorées
Cherche le secret des scarifications
Dans les stigmates anonymes
Cherche dans le ventre généreux
Des vierges avachies
Et dans les tatouages des seins taris
Moi j’ai grandi
Dans la géométrie ardue du triangle
Et des chants austères des feux ravageurs
Des étés kabyles
J’ai grandi aussi
Dans les couleurs criardes du ciel
Et de l’argile onctueuse
De nos fières potières
Et de la légendaire fibule d’argent
Qui n’est portée par aucune poitrine
Rares sont les mères qui allaitent
L’araire ne sillonne plus la terre
En filigrane sur les fresques du Tassili
Viens te repaître
Dans le désert de nos cœurs
Contente-toi de l’hystérie
Des vierges décrépites
Et des sermons de nos fous
Viens t’assécher à notre hargne millénaire
Et goûter à nos palabres stériles.
Viens voir les képis et les casques de fer
Qui fleurissent
Dans la rue pleine de colère
Quand sentent les gaz lacrymogènes
Mais !
Comment habiter ton absence
Chahuter le silence
D’où me hèle ton iris
Quand ton haleine m’interpelle
Comment imprimer mon sourire
Malgré tout
Habiter le vent sifflant
Et le soleil qui hâle
Dans ce désert ardent
Comment habiter le geste
Quand la canicule
Ensable la syllabe
Et tes paroles de quartz
Quand fulminent dans la tourmente
Tes sœurs en détresse
Comment lire ta nudité
Et la tiédeur du nid
Quand s’ennuient
Les corps blasés
Loin des bécots et des câlins
Comment te nommer
Et t’extirper du néant
Où t’ont jeté ?
Les songes des fous
Et des prédicateurs
Comment t’aimer
Lorsque tu t’armes de doute
Et d’amertume
Quand se dépare ton corps
Pourquoi alors
Tant de lumière et de soubresauts ?
(c) Makhlouf Boughareb
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